9.9.11

‘Because Now I’m Worth it’, une brève étude de cas sur l’Effet Banksy


Banksy est sans contredit l’artiste vandale le plus connu à travers le monde. On le traite de génie ou de vendu, mais son art ne laisse généralement personne indifférent. Connu pour ses pochoirs illégaux d’un rendu simple qui les rend facilement décodable, les thèmes abordés et l’humour employé par Banksy lui mérite le public international le plus large. À son accessibilité s’ajoute le facteur de mystère autour de l’artiste, toujours sous le sceau de l’anonymat, que les médias adorent accentuer. Depuis les dernières années, la popularité de Banksy a prit de telles proportions que le prix de ses oeuvres sur papier a connu une montée fulgurante. Il n’en fallut pas pour très longtemps avant que les opportunistes essaient de rentabiliser ses pochoirs de rue, petits et grands formats, illégalement ou illégalement.

De cette popularité croissante phénoménale, Banksy a réussit ce que bien peu d’autres artistes ont accompli avant lui : introduire à l’art un public novice. Pour un million de nouvelles personnes, Banksy fut la porte d’entrée pour intégrer l’art à leur quotidien. L’ Effet Banksy, c’est l’ouverture d’un nouveau marché, celui du street art, dans le monde des arts, mais c’est aussi la démocratisation de l’art, et une remise en question suivie d’une reconstruction de ses limites.

Une telle notoriété possède évidemment ses contreparties. Le street art détenait, depuis ses racines dans le graffiti, une qualité de mouvement rebelle souvent associé aux gauches politiques comme l’altermondialisme et l’anticapitalisme. Les acteurs de mouvement ayant développé un sentiment d’appartenance contre-culturel à leur marginalité, plusieurs ont fortement réagi à l’Effet Banksy palpable. Certaines de ses réactions se sont traduites en street art elles-mêmes. Comment ces membres de la communauté réagissent-ils  à cette notoriété nouvelle? Les cas sont divers, mais leur existence propre pourrait être le symptôme d’une transformation profonde au sein du mouvement. Ces artistes, fans comme détracteurs, en répondant chacun à leur manière à l’Effet Banksy, sont à l’emblème même d’une période charnière pour le statut du street art et de l’art contemporain.


Sous-culture, contre-culture et hégémonie culturelle
Banksy.co.uk gift shop

Sous-culture et contre-culture sont l’un et l’autres des mouvements se distinguant du consensus culturel, ce conformisme de la ‘masse’ dominante. Dans son ouvrage de référence, Subculture, the Meaning of Style, Dick Hebdidge caractérise les sous-cultures comme des groupes s’identifiant en opposition à l’unité sociale tout en utilisant celle-ci pour en extraire des codes visuels qu’ils pervertiront ensuite afin de se les approprier. La contre-culture, quant à elle, n’emprunterait pas de codes sociaux puisqu’elle s’efforce à créer ses propres codes distinctifs, cherchant non seulement à s’identifier par opposition, mais à aussi changer activement cette culture de masse.

La ‘masse’ dominante exerce une hégémonie culturelle à laquelle la contre-culture, mais aussi la sous-culture s’identifient en contradiction. Selon Hebdidge, l’hégémonie culturelle est une situation où une alliance provisoire de groupes sociaux peut exercer une autorité sociale totale sur des groupes subordonnés. Si le capitalisme est un exemple d’hégémonie culturelle, le street art s’identifie alors comme contre-culture. La société capitaliste définit l’espace public comme une valeur monétaire où les publicitaires et les entreprises privées achètent le droit d’afficher dans l’espace public. En oppostion à cette norme sociale bien établie, les artistes de la rue, par souci d’exprimer une voix citoyenne authentique, artistique et parfois politique, contreviennent aux fondements capitalistes en perpétrant des actes illégaux d’affichage dans l’espace public. La notion d’illégalité et de réappropriation de l’espace public est intrinsèque à toute œuvre de street art, et certains artistes en font même le fer de lance de leurs revendications. De plus, le street art est un geste gratuit de l’artiste à son public, ce faisant, se plaçant en rupture avec l’hégémonie culturelle du capitalisme, où un tel geste aurait été structuré par une rémunération de l’artiste. On peut donc inscrire le mouvement street art comme une contre-culture activement à l’encontre du ‘gros bon sens’. Banksy affirme lui-même dans son film que ‘‘le street art est le mouvement contre-culturel le plus important depuis les punks’’, et reprend cette expression à maintes reprises lors d’entretiens de tous genres.


Banksy is a fucking sellout
extrait de Exit Through the Gift Shop, 2010

Le street art fait-il face à une récupération du système? 
Is Street Art getting too mainstream? The aesthetics that you associate with street art might be getting mainstream but Street Art isn’t getting mainstream, there are very few people that are actually out there doing street art and taking the risk of getting arrested. (...) It takes people with a lot of dedication and persistence. -Shepard Fairey, extrait de Bomb it, 2007

Selon Fairey, le mouvement n’est pas dénaturé puisque les acteurs principaux sont toujours les mêmes. Son constat est clair : le public s’élargit et le marché s’approprie le style esthétique street art, mais cela ne contredit en rien l’objectif principal des artistes de rejoindre une plus grande partie de la population. Fairey possède probablement la réponse la plus mature par rapport aux changements en cours, car ses pratiques artistiques incorporent depuis longtemps la présence en galerie et la vente d’oeuvres originales, même s’il ne fait pas consensus.


À la défense de leur sentiment d’appartenance pour la contre-culture, plusieurs artistes ont réagi directement sur les murs à l'accroissement significatif du public du street art et à sa mise en marché, et plus particulièrement à la popularité phénoménale de Bansky. Above propose une réflexion sur la nouvelle valeur monétaire du street art. Le commentaire sur les récents évènements est clair. Depuis les dernières années, la valeur des œuvres de Banksy a tellement gonflé que les opportunistes n’hésitent plus à découper directement à même les murs pour s’emparer des pochoirs de l’artiste. Le rat, image emblématique de Banksy, se veut un symbole des classes urbaines défavorisées et oubliées. Sans pourtant le traiter de vendu, Above remet en question le rôle de Banksy comme porte-parole en laissant comprendre que sa cotation change la donne. Le commentaire de l’artiste souligne aussi l’absurdité de tels vols, et compare le vol à la pratique même du Street Art, en accentuant leur illégalité commune.

ABOVE, Paris, 2010

Banksy, 2005

Tout comme Above, la plupart des artistes qui répondent à la popularité de Banksy directement sur les murs proposent un commentaire sur l’argent, comme l’exemple de ‘Money Art’ inscrit directement sur un tag présumé de Banksy lui-même.

Banksy & Anonyme, 2010, Unurth

Mais les reproches peuvent aussi porter sur d’autres effets pervers de sa popularité. Enomek confie au site Brooklyn Street Art, à propos de ‘Stenciled Rat = Big Deal’, que le vedettariat de Banksy éclipse d’autres artistes importants. Le commentaire fait référence à l’utilisation des rats en pochoirs par Blek le Rat -- bien avant Banksy --, que malheureusement le grand public ne connaît pas autant. Comme il l’indique dans son entretient dans le web magazine, Enomek déplore le manque de sympathie des amateurs de Banksy pour les autres artistes de la rue, et le simple attrait marchand chez certains opportunistes plutôt qu’un intérêt authentique pour le Street Art.

Enomek, Stenciled Rat = Big Deal, 2011


Sur un ton plus agressif, le collectif Insurgency Inc offre un point de vue tranché avec ce collage. La figure féminine et le discours qui l’accompagne représentent le passage du street art au courant dominant. Le nouveau public attiré par Banksy est l’agent de ce passage. Une lecture au deuxième niveau permet d’associer le commentaire à l’opinion répandue que le mouvement artistique perd sa qualité de contre-culture en se tournant vers un public intéressé par le cool et orienté vers la marchandisation de l’art. La critique est dure, Insurgency Inc ne voit certainement pas l’Effet Banksy d’un bon œil.

Insurgency Inc. 2011

Tous les points de vue ne sont pas aussi sévères. Par exemple, la popularité de l’art subversif peut porter ses fans à participer activement au mouvement en mettant eux-mêmes la main à la pâte, comme l’on peut voir dans cet exemple photographié à Montréal, sous un viaduc, rue Christophe-Colomb.


Par écrit, la majorité des discours valorisent le travail de Banksy , mais sur les murs, la critique est plus mordante : la plupart des réactions sont négatives ou du moins critiques. Pourquoi ce manque d’empathie dans les œuvres et messages dans la rue, alors que les textes d’opinions favorables pullulent? Peut-être s’agit-il de jalousie ou de la peur d’une compromission? La jalousie d’un tel succès est certainement une bonne hypothèse à formuler, mais chose certaine, la communauté ne reste pas silencieuse face aux transformations en cours.


‘I Guess You Could Say I’m in Outside Sales’


L’artiste anglais est loin de rester passif face à cette situation, et on le connaît plutôt pour sa participation active à la critique de la dénaturation en cours, même s’il en est peut-être la principale cause. C’est d’ailleurs le sujet de son récent film Exit Through the Gift Shop, qui illustre parfaitement la manière dont le street art peut se dénaturer jusqu’à devenir complètement défiguré et vide de sens. Les deux facteurs principaux qui opèrent cette transformation de statut sont la popularité au sein du courant dominant et la marchandisation des œuvres, résultant en l’insertion rapide d’un nouveau protagoniste dans le monde des arts avec le sentiment d’avoir brûlé plusieurs étapes préalables. Selon cette analyse, le street art intégré au monde des arts est un street art ayant perdu toute authenticité, un mouvement qui n’est plus contre-culturel. Banksy soutient fortement cette position lors d’un entretient avec le périodique LA Weekly pour la parution de son film en 2010 : « Every decent counterculture gets turned into a commodity and served back over the counter. This film shows that process unfolding in real time, told in the words of someone partly responsible for screwing it in the first place». Banksy assume donc une part de responsabilité pour les effets pervers de sa propre popularité. Ce qu’il implique dans ce commentaire découle directement de la thèse de Andrew et Potter qui postule l’échec d’une contre-culture par sa récupération inévitable par le système capitaliste.

On peut aussi remarquer la présence de cette opinion dans plusieurs autres œuvres de son cru, dont cet exemple démontrant un gamin ayant peint les mots ‘This’ll look nice when it’s framed’. Banksy envoi ce commentaire directement aux voleurs de street art et aux marchands du monde des arts. Un message tout aussi critique et ludique que l’œuvre d’Above étudiée plus haut.



Conclusion

Dans Révolte consommée : le mythe de la contre-culture, Andrew et Potter mettent en échec tout les mouvements contre-culturels du vingtième siècle an affirmant que de s’identifier en opposition à la masse ne fait qu’encourager le concept de cool que le capitalisme aura tôt fait de récupérer afin de marchandiser l’image du rebelle. Plusieurs membres de la communauté street art et Banksy lui-même semblent appuyer ce point, en dénotant l’attrait de la culture de masse pour ce mouvement et sa récupération capitaliste actuelle. Cedar Lewisohn utilise aussi cette théorie pour expliquer le phénomène en cours avec le street art: « (...) as soon as the very marketing executives and advertising agencies against who the artists had been protesting caught up to the fact that street-art-style imagery had a hip-by-association rebelliousness attached to it, they started using the format to sell their products ».

Ce problème intrinsèque à tout mouvement contre-culturel est d’autant plus paradoxal pour le street art, puisque celui-ci cherche à atteindre un public général. Les artistes de la rue s’adressent bel et bien à la culture dominante, au citoyen moyen plutôt qu’à une sous-culture spécifique ou à un initié du monde des arts, mais refusent d’obtenir l’attention de la société marchande dans laquelle son public baigne pourtant. L’effet Banksy est un exemple parfait de ce processus en pleine action, et les diverses réactions des membres de la communauté street art sont là pour le prouver. Par chance, la plupart des artistes, notamment Banksy, traitent ce sujet avec tout l’humour qui leur est possible.




Source notables:


•Heath, Joseph & Potter, Andrew. 2006. Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture Canada: Naïve. 431p.

•Hebdidge, Dick. 1979. Subculture – the meaning of Style. United Kingdom: Routeledge. 196p.

•MacDonald, Nancy. 2002. « Keeping its distance: The subculture’s separation from the Outside World’ » The Graffiti Subculture: Youth, Masculinity and Identity in London and New York. Palgrave Macmillan

•Lewison, Cedar. 2008. Street Art: The Graffiti Revolution. New-York, NY: Abrams. 

•Reiss, Jon (réal.). 2007. Bomb it. Film documentaire. 1:33:43.


•The Wooster Collective. 2007. The Banksy Effect

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